Préface de Thomas Cadène
Je ne me sentais pas vieux, je ne me sentais pas sage, je ne me sentais donc pas spécialement légitime quand on m’a demandé de parrainer la troisième expérience collective de manolosanctis. J’étais simplement flatté qu’on me le propose, même si je ne mesurais pas trop ce que l’on attendait de moi.
Il s’agissait de lancer une histoire. Je sais lancer des histoires.
Il s’agissait de travailler avec de nombreux auteurs, je commence à avoir l’habitude.
Il s’agissait d’accompagner la trajectoire de l’histoire une fois qu’elle m’aurait échappé. J’allais dans l’inconnu, mais le défi me plaisait. 
J’ai adoré imaginer ces personnages, imaginer leur vie d’avant et leur présent, et je n’ai pas pu m’empêcher de me projeter un peu dans leur d’après. Pourtant il a vite fallu que j’accepte que cette partie là, l’après, ne m’appartenait plus. J’avais beau avoir mille idées, ce n’était pas le sujet. Mes mille idées n’intéressaient personne et il fallait que je m’intéresse aux mille idées des autres auteurs, dessinateurs et scénaristes. C’est à eux que ce sujet appartenait.
La première étape a donc été douloureuse : renoncer. Renoncer à mon histoire pour les laisser la prendre, la tordre, la détruire, la reconstruire. La seconde étape a été angoissante. Qu’allait-il sortir de tout cela ? Y aurait-il vingt récits ? Vingt dessinateurs avec ou sans scénariste ? Vingt narrations ? Pourrions-nous en faire quelque chose de cohérent ?
Manolosanctis avait demandé aux auteurs de ne pas trop s’avancer dans leur histoire. Celle-ci devait servir de base de travail plutôt que de récit définitif. L’objectif était de trouver ceux qui savent raconter (dessiner, découper, écrire). Ensuite, une fois la sélection effectuée par le jury (Céline Bagot, Christian Marmonnier, manolosanctis et moi-même), ensemble nous avons tout remis à plat.
Pour les auteurs, c’est là que les choses sérieuses ont commencé. J’ai été barbare, j’ai maltraité leurs histoires, leurs planches, leurs ambiances (avec la complicité féroce de Maxime Marion, directeur éditorial de manolosanctis). Nous avons redéfini le matériau de base, construit une chronologie, établi un chemin de fer et ils ont repris, réécrit, redessiné.
Ils ont accepté, ils ont résisté, ils ont triché, ils ont hurlé contre le temps qui s’enfuit, ils nous ont maudit sur plusieurs générations. De mon côté, toujours avec Maxime, j’ai usé des manœuvres les plus viles et les plus sournoises pour obtenir ce qui me semblait être le meilleur de chacun. Je ne suis pas déçu.
Les collectifs Agora se font par un travail sur la durée, une approche collective fondée sur l’échange, l’émulation, le partage et l’idée qu’on peut construire à plusieurs une œuvre qui n’est pas seulement riche grâce à la découverte de nouveaux auteurs à laquelle elle invite, mais qui l’est aussi et surtout grâce au récit dans lequel elle vous entraîne. Vous avez le résultat entre les mains. Vous êtes seul juge.
Vous pouvez tourner la page et faire vos premiers pas dans la fin du monde.